ALTERED BEATS

Zoner sur Tinder a parfois du bon. Parce que oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, je recherche des groupes, des artistes, sur ce genre d’application. Parfois ça matche. Ou pas. Et quand ça matche, on me propose des sons, que j’écoute, et on convient par la suite d’élaborer un petit « billet » dessus.
C’est ce qui s’est passé avec Hugo et James, du groupe lyonnais ALTERED BEATS.
Les messieurs parlent bien et beaucoup. L’interview est assez longue. Mais écouter une de leur douce mélodie tout en lisant ce qu’ils ont à te dire ne te fera pas de mal, jeune padawan.

1) Hugo et James, présentez-vous. Comment est né « Altered Beats » ?

James: Je suis britannique, arrivé en France en étant enfant. Hugo et moi fréquentions pas mal d’amis en commun lors de nos années de lycée, on s’est croisés pas mal de fois, mais on a vraiment commencé à se connaître et à faire de la musique ensemble quelques années plus tard, lorsqu’il m’a proposé d’être guitariste live sur quelques dates de son projet Fantôme Déconnecté.
Altered Beats est né peu de temps après, d’une proposition un peu spontanée de composer ensemble.

Hugo: Moi c’est Hugo, comment me présenter hum…Je me définirais de façon générale comme un autodidacte assez curieux de tout et donc en partie d’art. Que ce soit par sa consommation passive en tant que spectateur ou bien active en tant que compositeur principalement, j’aime la musique. La première fois que m’a été présenté James, je fêtais mes 18 ans en commun avec des amis d’enfance. James et moi partageons une sensibilité pour un certain genre de musique souvent triste, mélancolique. Comme il l’a dit, l’idée d’une formation musicale commune provient de notre rapprochement sur scène lorsqu’il s’est fait le guitariste de mon projet solo. On a vite ressenti cette alchimie je pense.

2) Est-ce que de base, vous avez un parcours de musicologues avertis ou est-ce une passion que vous exercez en plus d’un boulot complètement lambda ?

James: Nous sommes tous deux plutôt autodidactes de la musique, au moins dans un premier temps, Hugo au piano/synthé et moi-même essentiellement guitare. Pendant longtemps ça a été totalement détaché de ma vie professionnelle, mais j’essaie désormais de connecter au maximum les deux. J’ai par exemple monté Plastic Lobster Studios, un studio de production “mobile” qui me permet de travailler avec pas mal d’artistes intéressants, tant sur l’enregistrement et le mixage que sur des choses un peu plus expérimentales.

Hugo: Comme je l’ai dit au préalable, je suis un pur autodidacte. J’ai tenu à rester fidèle à cette vision au contraire de ce traître de James (rires). Je suis de très loin, le moins technique des deux, mais ça forme un bon mélange je pense.
La musique est une passion que j’ai exercé par le passé en parallèle d’un boulot lambda, ce n’est plus le cas aujourd’hui, car je l’exerce en parallèle d’un super boulot!

3) Vous avez déjà sorti un premier album en 2012, intitulé « Welcome To Your Doom ». Quand on l’écoute et qu’on analyse le titre, on se dit que cela ne sent pas la joie intense. Qu’est-ce que vous recherchez à transmettre à travers le synthé et le piano qui sont assez présents et qui dégagent une ambiance assez lourde et sensible dans vos morceaux ?

James: C’est vrai qu’on a tous deux un certain penchant pour la musique mélancolique, qui ressort un peu dans tout ce qu’on fait. Le processus de Welcome To Your Doom était très spontané en fait, on s’est laissé guider par le moment, en composant et enregistrant le tout sur une semaine continue.

Hugo: Spontané, spontané…On était partit sur une idée fixe tout de même il me semble!
Concevoir l’intégralité d’un album sur la base de quelques accords prédéfinis avant même la composition du premier morceau. Effectivement je te rejoins pour dire que durant toute la semaine passée à composer, hormis ce cadre, nous avions le champ libre.

4) En écoutant cet album, je me suis directement imaginée une histoire, un court-métrage, très sombre mais à la fois rempli d’espoir. Certains travaillent sous forme de storyboard pour composer leurs sons. Est-ce votre cas ?

James: Ce n’est pas toujours conscient, mais on a effectivement conçu nos deux albums comme des sortes de narrations,
de bandes sonores à un montage fictif qui n’existe que dans nos têtes. Il faut dire qu’on aime particulièrement ce format (OST), pour le côté aéré, le minimalisme, le travail dans la répétition…

Hugo: Je considère que tout album est un album concept, j’ai du mal à extraire un morceau d’une oeuvre, le sortir de son contexte…ça me dérange un peu. Qui dit album concept, dit story telling, ou story board. Dans le premier opus, il y avait l’idée de composer des morceaux qui s’entrelaceraient. Dans le deuxième, ce n’était pas vraiment le cas, en revanche et après coup, j’ai imaginé un scénario qui pourrait s’apparenter à un très long clip ou bien un court métrage.

5) Comment travaillez-vous ensemble ? Qui décide de quoi ? Racontez-nous une journée type de composition. Comment voyez-vous votre processus de création ?

Hugo: Le processus de composition est presque toujours le même, James me reprendra peut être là dessus haha. Définissons le cadre tout d’abord, nous n’habitons pas dans la même ville, et malgré les moyens de communication actuels nous n’avons jamais composé à distance jusqu’à présent. Pour nos deux albums, nous avons appliqué une méthode assez proche des groupes pre-M.A.O. En somme, nous nous enfermons dans une pièce, nous désignons une durée et ensuite nous ne nous soucions plus que de faire de la musique. En règle générale, nous posons une semaine de vacances, histoire d’avoir l’esprit et le corps disponible à cent pour cent pour la tâche qui nous attend. Pour définir ça de la manière la plus simple et caricaturale je dirais la chose suivante; j’ai une idée en tête que James m’aide à concrétiser dans le réel. Ma force est de pouvoir partir de rien et celle de James de pouvoir amener ce petit quelque chose à prendre de l’ampleur et trouver sa place.

James: La relation de travail est moins unidirectionnelle que ça (on n’est pas sur un schéma de compositeur et d’assistant à la réalisation) mais effectivement la capacité d’Hugo à sortir 100 idées à la minute et mon approche plus posée du détail et de la construction sonore marchent bien ensemble.

6) Vous revenez là avec un deuxième opus, intitulé « Suicide Sessions ». Toujours rien de très gay haha mais moi je m’en fous j’adore. 4 ans de travail et le nouveau bébé sort enfin. 4 ans c’est long quand même. Racontez-nous l’histoire de ce nouveau projet et ce qui en ressort de plus par rapport au premier album.

James: Après Welcome To Your Doom en 2012, on a essayé de faire la même chose l’été de 2013: une semaine, un nouvel album. Sauf qu’on est parti dans une direction très différente du premier… qui a demandé plus de travail, et plus de temps aussi pour formaliser et pleinement épouser la trajectoire que prenait cet album.
Au terme de la semaine de travail, nous avions des maquettes de quasiment tous les morceaux… s’en sont suivi 4 ans de travail de réarrangements, ré-enregistrements, mixage, et ce de manière assez fragmentée et à distance. Selon moi, la principale différence avec le premier album est que Suicide Session relève plus de l’album “classique” composé de chansons, plutôt qu’un essai expérimental un peu conceptuel.

Hugo: Pour cet album on a voulu s’affranchir de la contrainte du premier, nous voulions être libre sur les accords et l’instrumentation. On voulait voir s’il était possible de tenir une cohérence avec ces contraintes en moins, s’éparpiller sans trop se perdre en somme. Ce qui le distingue du premier, je pense que c’est ce côté plus organique qui manquait un peu au premier, rien que par l’ajout de voix ou l’utilisation d’un instrument plus chaleureux comme une basse au son bien rond.

7) Vous indiquez que c’est un album qui tourne autour de l’univers du skate (d’où d’ailleurs l’illustration de votre pochette, réalisée par l’artiste Gris Fx). Pourquoi avoir décidé de vous pencher sur ce sujet ? Est-ce une de vos nombreuses autres passions ?

James: Nous sommes tous deux adeptes des sports de glisse, en effet. Hugo était plutôt skate et moi plutôt BMX. Ca a totalement façonné nos années adolescentes, et ça nous a tous les deux laissé le corps un peu en vrac à 20 ans. Du coup, je pense qu’on partage tous les deux un sentiment de nostalgie vis à vis de cette période de nos vies, une période simple, sans se poser de questions, tout en découvrant une nouvelle forme de liberté.

Hugo: Des bisous à GrisFx la légende de Belgique( susu). James amène le sujet sur une pente assez nostalgique et sentimentale, c’est assez bien vendu, mais je pense que c’est surtout le fait de jouer à Skate 3 entre deux heures de studio qui nous a fait cogiter un cadre du genre! Si James avait fait du roller, je pense que nous n’aurions jamais rien fait ensemble! Je me rappelle de cette rivalité Skate/Roller dans les années 2000, tandis que les pratiquants de BMX était encore trop peu nombreux, c’était un peu les mecs étranges du milieu de la glisse, d’ailleurs James est resté un mec étrange!

8) Si je vous dis Ulver, The Orb, Massive Attack, Bonobo, Hidden Tribe, Eraas, ce sont des groupes qui vous parle ou pas du tout ? Quelles sont vos influences ?

James: complètement oui, ça se ressent dans pas mal des titres (Skate and/or Die par exemple, qui transpire le Massive Attack). On pourrait rajouter quelques groupe plus post rock comme Mogwai à la liste également, ou des choses côté IDM/electronica telles que le premier album solo de Thom Yorke.

Hugo: Ulver c’est sur! D’ailleurs ils ont apparemment bien aimé notre premier album, en témoigne un commentaire de leur part sur un lien que j’avais balancé sur leur page facebook! Nos influences sont multiples.

9) Le paysage lyonnais n’est pas réputé pour être un territoire très novateur musicalement parlant. Etant depuis peu dans le coin, comment on arrive à sortir du lot et à faire sa place ici ? Ce n’est pas trop difficile avec un registre musical tel que le vôtre ?

Hugo: à vrai dire c’est une question que nous ne nous somme jamais posée. Nous n’avons pas imaginé de business plan, nous faisons simplement de la musique. Peut être avons-nous tort, il vaudrait peut être mieux essayer de mettre la lumière sur nos oeuvres, au moins dans l’optique de partager à des personnes susceptibles d’aimer.
Nous faisons de la musique qui par sa nature n’est pas ultra populaire, même si chaque style de musique a son public, mais pour être assez franc, oui c’est difficile lol.

James: Pour l’instant Altered est un projet discret, sur lequel nous communiquons peu et qui ne se produit quasiment jamais en live. Je ne me prononcerai pas sur notre intégration ou non à la scène lyonnaise, cependant dans certaines esthétiques musicales que je côtoie (notamment la scène métal) il y a de belles choses qui se font par chez vous…
Je pense que l’herbe est toujours plus verte chez le voisin et que personne ne sera jamais totalement satisfait de sa scène locale !

10) Dans le paysage electro lyonnais, on m’a parlé d’un ancien appelé « In Aeternam Vale » (Merci Romain) mais sinon à part ça…

Hugo: Je vais pas te mentir, je ne suis pas à la pointe, je ne sors pas écouter des groupes (très peu), je ne me tiens pas informé de ce qui sort (dans le milieu underground ou local j’entends). Je suis assez casanier de nature, j’ai du mal à aller dans des endroits bondés, sauf si c’est pour être sur scène haha

James: je ne connais pas non plus, j’irai jeter une oreille!

11) Vous a-t-on déjà proposé des collaborations, des featuring, en accord avec votre musique ?

Hugo: Non et ça tombe bien, car je pense que l’âme d’Altered Beats est d’être un binôme, je pense qu’il s’agirait d’autre chose si c’était le cas. Notre façon de procéder ne convient que si la personne aime les sandwich gras, l’humour noir, le sentiment de suicide imminent et skate 3. Bon si demain on nous propose un album en commun avec Ulver comme ils avaient fait avec Sunn O))), on signe hein! Non James?

James: C’est beau de rêver haha. On est restés plutôt recentrés pour le moment, mais l’idée d’avoir des musiciens/artistes invités à travailler ponctuellement avec nous me plaît bien. C’est une formule que j’expérimente un peu avec le projet Orcae (qui est une sorte de musique électronique expérimentale totalement improvisée). De nouveaux sons et de nouvelles perceptions musicales amènent toujours une fraîcheur qui est assez stimulante.

12) Que pensez-vous de la place des femmes dans les musiques électroniques voire dans les musiques actuelles tout court ? Aimeriez-vous en voir plus se développer à vos côtés ?

Hugo: Je ne sais pas si l’art devrait être sujet à ce genre de catégorisations, je pense que c’est assez réducteur d’associer des artistes entre eux de part leur sexe. Un artiste c’est quelqu’un d’atypique, sinon ce n’est pas un artiste, donc il s’affranchit en règle générale de certains déterminismes.
Après d’un point de vue général il y a une façon d’aborder la musique qui pourrait s’apparenter à une vision masculine ou féminine, le chanteur Maynard James Keenan avait assez bien distingué cette dichotomie par le biais de ses deux groupes principaux, Tool et A Perfect Circle. Je ne me pose pas la question de savoir si je voudrais voir plus de femmes faire de la musique, tout ce qui m’intéresse c’est d’écouter de la bonne musique, je ne fais pas de considérations sociétales voir politiques dans la musique. L’art doit rester un domaine sain et pur dans lequel, seule la recherche de l’expression du beau domine. J’adore Kate Bush, non pas car c’est une femme, mais parce que c’est une artiste, sa qualité d’artiste transcende cette question et puis ce n’est pas vraiment une femme…C’est une déesse <3

James: Je ne pourrais pas formuler ça mieux, même si je considère la dissociation absolue entre positionnement politique/idéologique et musique inatteignable (mais on ne va pas rentrer dans ce débat). Concernant la place des femmes dans la musique, il ne faudrait même pas se poser la question finalement, hormis combattre les stéréotypes affiliés à certains genres qui conservent une aura un peu machiste (comme le métal ou le hip/hop).

13) En termes de concert ou autre, vous associez-vous avec des réalisateurs de mapping vidéo ? Je pense que ça pourrait méchamment bien coller.

Hugo: Mon rêve :bave: , il faudrait déjà se remettre à faire du live haha, de ce côté je suis bien rouillé et James est bien occupé avec ses 1424543 autres formations. Le son, l’image, tout doit coller, je suis un grand fan de rock progressif et ce genre a su remettre au goût du jour la théâtralisation et la mise en scène de la musique au profit général de l’idée qui s’en dégage.

James: Ce serait génial oui. Ce genre de musique bénéficie vraiment d’une immersion conjointe visuelle/sonore. On est très loin de l’interaction typée “concert de rock”, exubérante et directe… Il faut que ça reste intimiste et introspectif, un truc que nous vivons sur scène et que l’auditeur peut vivre également. La vidéo peut énormément contribuer à installer une atmosphère propice pour ce type d’expérience.

14) Des dates de prévues pour le moment ? Concerts dans le coin ? Petits festoches ?

Hugo: Euh…(bruit de corbeau qui croasse), je l’ai dit plusieurs fois à James, j’ai bien envie de faire une tournée, un vrai truc sur la durée quoi! Je me disais que pour 2019 ça serait peut être possible de s’y préparer, mais il est très occupé, je le comprends. C’est une sacrée logistique à gérer aussi!

James: Difficile de se prononcer pour l’instant… à suivre!

15) Que peut-on vous souhaiter pour la suite d’Altered Beats ?

Hugo: Souhaite nous d’arriver à composer à distance avec la même alchimie que lorsque nous composons dans la même pièce, car c’est sur ce nouveau format, adapté à nos vies respectives, que nous comptons embrayer sur le prochain album.
Merci pour le temps que tu nous as consacré en tout cas!

James: Souhaiter que les CDs de Suicide Session s’écoulent un peu et ne prennent pas la poussière dans un garage dans 10 ans haha. D’ailleurs je finirais par remercier tous les contributeurs de notre financement participatif, grâce à qui l’album a pu voir le jour en physique, et pas simplement devenir une énième sortie digitale sur Bandcamp.
Merci à toi pour cette interview!

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