Ride Di Vibes : Chapter II (Final)

Deuxième partie de l’interview des Ride Di Vibes: Retrouvez la première partieICI

D’ailleurs, les artistes jamaïcaines (Spice, Shenseea) ou Bamby pour la Guyane sont carrément respectées dans ce genre de milieu non ? Pourtant elles sont très peu nombreuses je trouve ou alors cela a du mal à s’exporter à l’international. Pouvez-vous nous en parler et plus largement du dancehall féminin en JA ? Des polémiques de Ishawna par exemple ?

Quand tu es une femme dans un milieux essentiellement masculin, cela peut être difficile, pas seulement dans la musique, mais si l’artiste est talentueuse, très combative, parfois bien entourée ou conseillée (tout comme les hommes, le “self-made” c’est rare), elle peut percer !

Des premières belles voix féminine du reggae comme Jennifer Lara ou Marcia Griffith, en passant par des personnalités fortes comme Sista Nancy, des femmes ont réellement fait bouger les rapports dans le dancehall et exporté cette musique comme Patra ou Lady Saw. Aujourd’hui la nouvelle génération, Spice en est le bon exemple, et Shenseea ne tardera pas à suivre selon nous : elles ont compris l’industrie musicale “mainstream” et leur talent leur permet une versatilité dans les styles, donc un potentiel tout aussi important.

Les femmes développent leurs sujets, parfois les mêmes que les hommes, mais dans leur point de vue à elle. Tu prends l’exemple d’Ishawna : on est dans le coup de buzz total, la question du sexe buccal traité dans sa chanson “Equal Rights” à fait gros débat, et amené beaucoup de réponse en chanson par des hommes, car  ils affirment ne pas le pratiquer, et ce depuis très longtemps… La réalité est tout autre lorsqu’on y regarde de plus près…Ça fait débat hahaha ! Voilà lorsqu’on dit que le dancehall ça parle de tout, de la vie, les gens sont pas toujours d’accord, c’est comme ça !

 

Pour vous y être déjà rendus plusieurs fois, quel est votre point de vue culturellement parlant de la Jamaïque et de la place de la musique qui l’englobe comparé à la France ? Quel est votre point de vue sur le reggae en france ? De cette fracture entre le reggae de festival ( pour jeune blanc babacool) et la base du mouvement ?

La Jamaïque c’est le berceau du reggae… Cette musique n’a clairement plus de frontières, mais tout ce que tu pourra voir et ressentir là bas est incomparable à ailleurs. L’industrie musicale globale y est bien plus importante que dans notre pays, la proportion d’artistes ou chanteur par habitants est sans commune mesure. On ne peut pas vraiment “comparer” à la France où on porterait un regard qui se trompe…

Côté Français, nous n’avons pas à rougir dans l’histoire de l’arrivée du mouvement sound system en Europe (le UK est à mettre de côté, toujours très en avance, notamment par leur passé colonial) car nous étions pas mal en avance…  En France il y a de bons artistes, bons musiciens, bons studios et productions, des bons sound (mais moins qu’à une certaine époque!), mais depuis on va dire une petite décennie, certains “cadres” ont pu “vieillir” un peu, ou du moins ne pas “rester à la page” à notre sens, ca aboutit à un espèce de “cocon” ou une partie des orga, et du public reste dans une zone de confort… Alors que si tu vas en Jamaïque tu te rend vite compte qu’on est en train de prendre un retard ! L’exemple des festival FR est flagrant : quasiment les mêmes programmations (ou du même style, même époque du reggae représentée) depuis des années ! Des festivals “Off” se développent en marge, ou des sound tentent de montrer cela, mais encore une fois, ca pourrait être plus divers, est-ce que c’est une piste ? En tout cas continuez le taf les gars, ça paiera !

Pour le voir côté promoteur/organisateur : le business s’est pas mal segmenté sur ces dernières décennies. Fin 80’s et 90’s, dans les squats ou les block party, tu retrouvais aussi bien un public HipHop, Teckno que reggae roots ! Petit à petit t’as pu voir apparaître des soirée dédiées uniquement à chaque style, y compris dans le reggae au sens large : soirée “dub”, soirée “reggae oldies”, reggae FR etc… Certains orga de festival ont peut-être pris une cible, et décidé d’y rester…

A la charge des sound system aussi, si les organisateurs de festival font moins appels à nous c’est que les “tribulations” au sein de ce milieux underground, et le manque de professionnalisme dans beaucoup de cas, n’ont pas forcément aidé à ce qu’on ait une bonne image. Mais chez RDV on est certain que si on montre qu’on fait les choses biens, que le public, y compris tes “jeunes blancs babacool” hahaha peuvent découvrir de nouvelles vibes et surtout kiffer le show proposé, ils finiront par nous faire confiance, et cela leur fera revenir une autre partie du public, qui ne va plus autant qu’avant en festivals. Un exemple de festival qui prend de l’ampleur en Europe : Reggae Geel en Belgique : chaque année des têtes d’affiche nouvelle génération pour une présence unique en Europe, et un chapiteau “Dancehall Arena” qui est blindé chaque soir…En plus d’un chapiteau “Ska”, d’un Dub-corner etc… La bonne recette pour en offrir à tous les goûts, et toutes les générations selon nous.

 

Comment expliquez-vous qu’un artiste comme Vybz Kartel arrive encore à sortir des albums alors qu’il est emprisonné à vie ? je la trouve méga drôle cette situation. La corruption démocratise le son et le pognon ? ? Est-ce qu’un artiste pourra surpasser Vybz Kartel qui lead depuis des années malgré son incarcération ?

Autour de la production musicale de Vybz Kartel depuis son incarcération, les rumeurs et fantasmes sont nombreux ! Il “semblerait” de part nos contacts en Jamaïque, que Kartel ait pu enregistrer quelques morceaux, via un téléphone, y compris quelques dubplates, ou voice-note servant à “créer” des dubplates (en Jamaïque et ailleurs, les imitateurs et les ingénieurs en studio peuvent être très doués ! haha). Mais depuis son déplacement en prison de plus haute sécurité, il semblerait que tout cela ait stoppé, les contacts extérieurs étant plus difficiles. Notre idée sur le “comment est-ce possible?” est plutôt du fait que Kartel est un artiste hyper productif, ayant enregistré des milliers de chansons, pour beaucoup encore non produites…donc ses accapella doivent être nombreuses dans les dossiers des studios, les beatmaker et ingénieurs faisant le travail pour sortir des sons très actuels.

Vybz Kartel, par ses flow et sa technique, a vraiment révolutionné le dancehall actuel, son empreinte est là, c’est indéniable, ça l’a élevé au rang d’icône dans ce mouvement, comme d’autres avant lui, et ceci pour le public comme pour les artistes qui ont suivi. Donc à moins d’une nouvelle innovation qui marquera dans le temps, il restera le “World Boss” pour un bon moment… Aujourd’hui, même si il y a toujours un dernier hit de Kartel qui tourne en soirée, d’autres se sont également imposés dans les sélections dancehall du moment comme Popcaan (ironie du sort ou non c’est Kartel qui l’a produit et emmené partout), Aidonia, Konshens ou encore Charly Black qui voit sa carrière exploser depuis quelques années à l’international.

Beaucoup de nouveaux talents comme Masicka, Govana, ou plus récemment Rygin King sont également beaucoup joué en Jamaïque, et vont l’être de plus en plus à l’étranger, du moins c’est ce qu’on leur souhaite, et ce pourquoi on les joue nous aussi, pour que les gens puisse les entendre ici aussi.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire selon vous pour que les sound system sortent de l’ombre et de ce côté éternellement underground ?

Parlons au niveau « local » surtout, car il est difficile de juger de notre point de vue à l’international, la question serait plus :  pourquoi les sound “s’interdisent” de sortir de l’underground ? Des lieux nous ont été fermés/interdits/esquivés pendant longtemps c’est vrai… mais si tu ne vas pas la ou les gens vont, peu de chance de toucher un nouveau public!

Si le « massiv » underground connaît toujours les arcanes du milieux et suit toujours les bons plans sorties, les gens qui ne connaissent pas forcément, mais à qui ça pourrait plaire sortent un peu partout ! Si le concept présenté, dans le lieu prévu, peut convenir, alors allons-y sans scrupule ! Pour te donner un exemple très concret : nous avons décidé d’essayer les soirées “Up Like Friday” fin 2016, à une période où depuis un an et demi à peu près les soirées reggae-dancehall sur Paris se faisaient de plus en plus rares.

Et pour celles qui restaient, la qualité pouvait laisser à désirer (manque de professionnalisme de certains, alors que de vraies bonne orga disparaissaient petit à petit, sad story). Nous avons commencé par interroger le public, plus ou moins proche du mouvement pour savoir clairement : qu’est-ce qui ne va pas/plus avec les soirées sound system selon eux ? De là est ressorti un cahier des charges pas si compliqué que ça au final:

– Lieu adéquat.

– En sécurité (tout du moins pour éviter certaines ambiances glauques qui avait pu faire fuire une partie de la population féminine par exemple).

– Une bonne sono pour les amoureux de cette musique pour qui une bonne bass c’est important.

– Des sélections avec des oldies bien sûr.

– Mais aussi les dernières dernières nouveautés (avec internet maintenant une partie du public est hyper à jour, et demande d’entendre “leurs sons du moment” et on peut les comprendre).

– Des styles différents afin de convenir à un plus large public, ici du moins, car c’est déjà le cas ailleurs qu’en France : les sound jouent de tout !

D’une certaine manière,c’est suivre l’évolution des sound system quand on regarde ce qui se fait à l’international ! Sound system ne veux pas dire uniquement Reggae/Dancehall.

L’exemple “Up Like Friday” est encore un peu segmenté, car on y a peu loisir à jouer du reggae roots (sauf lorsque le public pour se déplace pour…), mais on y passe tout de même du new roots, du RnB, du Hip Hop, de la Soca, de l’Afrobeat, et bien évidemment du Dancehall, ancien comme nouveau. Se rendent à nos soirées des anciens, des jeunes, des gens de toutes origines, des sound addict bien sûr mais aussi des personnes ayant laissé les sound pour des soirées plutôt généralistes caribéenne et prennent plaisir à retrouver l’ambiance sound system que nous véhiculons… On a pas la recette miracle, mais on essaye, et les gens nous le rendent bien, donc ça donne envie de continuer !

 

Quel est votre point de vue sur la musique jamaïcaine de nos jours ? Production, médiatisation, rayonnement

Le rayonnement de la musique jamaïquaine est international et cela depuis un moment ! Retrouver des artistes Reggae/Dancehall sur des évènement mainstream est devenu courant : Busy Signal, Spice, Konshens, Popcaan et encore Sean Paul sont des noms qui parlent à tout le monde.  Des artistes d’univers différents attachent aussi beaucoup d’importance à cette culture dans leurs œuvres musicales comme Nikki Minaj, Rihanna ou encore Drake pour ne citer qu’eux…

Côté production, la Jamaïque n’as jamais été aussi présente à ce niveau qu’aujourd’hui ! Des dizaines de riddim et singles sortent chaque semaines, des nouveaux producteurs et artistes font leurs apparitions ce qui étoffent encore plus le catalogue de nouveautés déjà bien large. C’est aux Sound System de faire le tri et de sélectionner ce qu’ils leurs ressemble. Malgré la chute des ventes de vinyles et la montée du Dancehall dans les charts, le reggae n’est tout de même pas en reste. La preuve quand tu vois toute la génération d’artistes Chronixx, Kabaka Pyramid, Protoje, Romain Virgo etc qui cartonnent à l’étranger.

A noter cependant que pour ce qui est du Reggae, les plus grosses productions de qualité sont majoritairement européenne ! Nous pouvons en être fier !

Côté médiatisation c’est encore difficile, parce que qui dit média dit beaucoup de moyen, si tu veux une cible très large, et ça roule pas sur l’or dans le coin  hahaha ! T’as beaucoup d’associations, de sound eux-même qui font le taf via des émissions de radio, web-radio etc… Ils font ça avec le cœur et l’envie mais encore une fois tous les styles ne sont pas représentés comme ils devraient, ou les moyens ne sont pas là pour une diffusion plus large de trucs de qualités, ou bien c’est tout simplement fait “à l’arrache” et ça tient pas… Sur les quelques chaines TV où ça passe des clips de musiques caribéennes c’est pareil au final : les clips ont 6 mois minimum de retard, à se demander si on attend pas que ça buzz d’abord, pour ensuite faire confiance, ou bien par manque de spécialisation et tout simplement de moyen pour avoir des gens qui s’occupent de ça de façon constante. Les gens le méritent !

 

Avec quel(s) artiste(s) rêveriez-vous de collaborer ?

Un rêve qui malheureusement le restera : Burning Spear. Une fondation, une légende, on rêverait d’enregistrer des dubplates. Mais comme il l’a déjà déclaré, il n’en fera jamais, pour aucun sound system. Comme pour n’importe quel collectionneur, enregistrer des dubplates c’est addictif : le rêve est toujours la ou c’est impossible !

Sinon, comme ça, Nikki Minaj ou Bruno Mars en dubplate, ça aurait de la gueule haha

 

Avez-vous déjà joué dans d’autres pays ? Quel est le retour global du public sur vos soirées ?

Oui ! Le sound system nous a même amené à voyager dans des endroits ou on ne serait jamais allé et parfois dans des conditions dont on se rappellera un moment ! Nous avons joué en Suisse (Big up Up Asher Selector, et DHQ Nita) ou les soirées ressemblaient à celles que nous connaissions en France mais avec un public tout de même plus avertis sur les nouveautés ! C’était vraiment nice, le public et les orga ont bien kiffé, et nous aussi. En Allemagne à Francfort c’était fou !! (Big Up Free Roots Sound) Une boite blindée ! Des gens trop chauds, des équipes, des danseuses, des money pull up comme s’il en pleuvait ! Une super ambiance des gens graves contents, et un promoteur qui reconnaît encore mieux ton taff à la fin de la soirée, vraiment nickel. En Angleterre à Londres (Big Up DJ Shakit, Get Mad Entertainment) c’était la première fois face à un public vraiment anglophone du coup, et bien tu sais quoi…nos blagues à la française durant le juggling ont fait marrer les gens ! Grosse ambiance, des gens réceptifs sur des sons ou ils le sont moins en Europe (en France notamment), donc une expérience intéressante et qui a plu, puisqu’on y est retournés l’année d’après ! Grosses vibes encore une fois.

Le plus marquant restera la Jamaïque…la tu te met une pression de fou ! Pas moyen de décevoir… Pour le moment ça n’a été que quelques dubplates joué dans une soirée a St Ann, mais ca fait déjà une petite expérience devant les gens qui connaissent ça de part leur vie là bas…. to be continued…

 

Vous aviez eu une radio pendant un temps non ? Vous passiez vos sons, réalisiez des interviews etc. ou j’ai craqué ? Vous n’avez jamais pensé à développer votre passion à une plus grande échelle ?

Yep ! De fin 2012 à début 2015 environ, on était en live sur la web-radio BLB Radio, tous les dimanche, pour une émission surtout reggae (on avait pas le droit au dancehall hardcore le dimanche lol) ou on a pu réaliser des interview d’artistes, des mini-soundclash en live, et des moment de chronique, commentaires et explication sur des soundclash qui se déroulaient ailleurs dans le monde. On faisait un throwback au début, session oldies, agenda des sorties, session nouveautés – dernières sorties, et parfois interview ou soundclash… Ca changeait un peu des chroniques habituelles, ça parlait un peu soundclash ce qui est peu courant, et puis surtout ça nous permettait un vrai délire avec les internautes, tout en leur faisant découvrir des trucs dans une ambiance “festive” bien à nous hahaha.

Comme on te disait les médias qui promotionnent le reggae ont peu de moyens… La c’était une asso ou on cotisait tous (LOL!) pour jouer, ça poussait au sérieux quelque part… Mais avec les limites que ca comporte sur les moyens et la diffusion plus large. Mais faut pas être pessimistes ! Comme on disait le taff paie ! Plusieurs web-radio, dont une qui diffuse aussi sur la bande FM nous ont contacté, à nous de nous organiser pour faire le taff si notre concept plait ! To be continued aussi haha

 

Qu’est-ce que l’on peut vous souhaiter les Ride Di Vibes à l’avenir ? De jouer dans les plus grands festivals de reggae du monde sur les dub corner ? Le mot de la fin ?

Ouaiiis ! Des grosses scènes c’est certains, pouvoir représenter la musique qu’on défend au plus large, que ce soit en amenant un artiste au plus loin que l’on peut, en se retrouvant sur une grosse scène FR pour montrer que le sound juggling c’est entertainment, en jouant des gros dubplates de roots avec des sound de partout dans des Dub corner ouais aussi ! Tout en faisant kiffer les gens à la radio, pouvoir continuer une résidence à Panam où les gens se retrouvent, et puis pourquoi pas défendre le drapeau tricolore dans un soundclash international, ou en tout cas voyager ça c’est clair !

Big Up !!

Des bises Gloomy !

RDV

 

 

Vidéo – Fête de la musique 2018: scarolevi  

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